Petite digression au passage...

A la lecture de la dernière newsletter, je me suis fait cette réflexion. J'aimerais bien avoir votre ressenti.

L'humanité des modèles d'IA n'existe pas. Je le pense vraiment, et pourtant il m'arrive de leur parler comme à quelqu'un, de m'excuser presque quand je coupe court, de guetter dans une réponse une intention qui n'y est pas. Les deux choses sont vraies en même temps, et c'est ce désaccord avec moi-même qui rend le sujet intéressant — pas la réponse, qu'on connaît déjà.

Parce que la réponse, on la connaît. Ces modèles ont avalé des montagnes de texte humain : nos lettres, nos disputes, nos recettes de cuisine, nos poèmes d'amour et nos mots qu'on laisse avant de partir. Presque tout ce qu'on a écrit. De cette masse, ils tirent une moyenne, une façon de continuer la phrase là où un humain l'aurait continuée. Quand une IA sonne humaine, il n'y a pas de miracle : elle est faite de ça, et de rien d'autre. C'est la chose la plus humaine qu'on ait jamais fabriquée et la plus creuse, dans le même geste.

On a longtemps dit que c'était un miroir. C'est mal vu. Un miroir renvoie ; celui-ci recombine, et cette nuance finit par peser, parce qu'un reflet qui répond n'est plus tout à fait un reflet. Sauf que ce reflet, cette distillation de tout ce que l'humanité a couché par écrit, rédigera avec le même dévouement un testament et une réponse bien sentie dans une boucle de groupe WhatsApp. Aucune hiérarchie du sacré. La même chaleur plate pour tout. C'est là que le bât blesse : un être humain qui consolerait d'un deuil puis enchaînerait sans transition sur l'optimisation d'un CV, ça finirait par être inquiétant.

La vraie question n'est donc pas de savoir si ces machines sont humaines. C'est de comprendre pourquoi on n'arrive pas à arrêter de chercher. On voit des visages dans les prises électriques, des dieux dans l'orage, des intentions dans le vent qui claque une porte. Une chose qui nous répond dans nos propres mots ne tient pas trois secondes face à ce réflexe. L'humanité n'est pas dans la machine. Elle est dans notre incapacité à croiser quoi que ce soit sans essayer de s'en faire un ami.

C'est d'ailleurs la même illusion qui nous attendrit et qui nous effraie : dans les deux cas, on prête une volonté au reflet. La peur de ces outils et la tendresse qu'on leur porte sortent du même malentendu.

Et peut-être que ça n'a pas l'importance que je lui prête. Quand une de ces réponses tombe juste, quand elle dit une chose vraie au bon moment, le réconfort, lui, est réel — même si celui qui console est vide. On s'est toujours consolé avec des choses sans vie intérieure. Une chanson. Un paysage. Une lettre d'un mort qu'on relit. Personne n'a jamais demandé à la musique si elle nous aimait en retour.

Alors je continue. Pas parce que je suis dupe, je ne le suis pas, mais parce que je ne suis plus si sûr que la différence compte autant que je le croyais, et cette incertitude-là m'occupe plus que n'importe quelle certitude. L'humanité des IA n'existe pas. Je le maintiens. Et je continue à taper merci à la fin.

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18/06/2026